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La Chanson de Roland

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(extrait)

Voix: Le comte Roland voit qu'il y a grande perte des siens, il s'adresse à son compagnon.

Roland "Beau seigneur, cher compagnon, au nom de Dieu, qu'en pensez-vous? Voyez tous ces bons vassaux qui gisent à terre! Nous pouvons plaindre France, la douce, la belle, qui va demeurer privée de tels barons! Ah! Roi, notre ami, que n'êtes-vous ici? Olivier mon frère, comment pourrons-nous faire? Comment lui faire savoir des nouvelles?"

Olivier — Je n'en sais pas le moyen, mais mieux vaut la mort que la honte!"

Roland: "Je sonnerai de l’olifant, Charles l’entendra, lui qui est au passage des ports; je vous le jure, les Français reviendront de leurs pas."

Olivier: "Ce serait grande honte et grand opprobre pour vos parents, et ce déshonneur les suivrait leur vie entière. Quand je vous l’ai dit, vous n’en avez rien fait; maintenant, je ne vous approuverai pas de le faire : sonner du cor ne serait pas agir en brave! Mais vous avez déjà les deux bras tout sanglants! "

Roland --C’est que j’ai donné de beaux coups. Notre bataille est rude; je sonnerai du cor. Le roi Charles l’entendra."

Olivier : "Ce ne serait pas d’un preux! Quand je vous l’ai dit, compagnon, vous n’avez pas daigné le faire. Si le roi avait été ici, nous n’aurions pas subi ce désastre. Ceux qui gisent là n’en doivent pas recevoir de blâme. Par ma barbe! Si je peux revoir Aude, ma gente sœur, vous ne serez jamais dans ses bras!"

Roland : "Pourquoi contre moi cette colère?

Olivier: "Compagnon, c’est votre faute. La bravoure sensée n’a rien à voir avec la folie. La mesure vaut mieux que la témérité. Si les Français sont morts, c’est par votre imprudence; nous ne servirons plus jamais plus jamais le roi Charles. Si vous m’aviez cru, mon seigneur serait venu, et nous aurions livré et gagné la bataille: ou pris ou mort serait le roi Marsile. Votre prouesse, Roland, aura fait notre malheur! Charlemagne ne recevra plus d’aide de nous. Jamais il n’y aura un homme comme vous jusqu’au jugement dernier. Mais vous allez mourir, et la France en sera déshonorée. Aujourd’hui prend fin notre loyal compagnonnage; avant ce soir nous serons cruellement séparés."

Turpin : "Sire Roland, et vous, sire Olivier, je vous prie, au nom de Dieu, de ne pas vous quereller; sonner du cor ne nous servirait pas; mais cependant, cela vaudrait mieux. Que le roi vienne: il pourra nous venger, et ceux d’Espagne ne doivent pas s’en retourner gaiement! Nos Français mettront pied à terre; il nous verront morts et tailles en pièces, il nous emmèneront en bières, sur des chevaux, il nous pleureront, pleins de deuil et de pitié, et nous enterreront dans les êtres des moutiers: les loups, les porcs et les chiens ne nous mangeront pas."

Roland : "Seigneur, vous avez bien parlé."

Voix: Roland a mis l’olifant à ses lèvres, il embouche bien, et sonne avec grande force. Hauts sont les monts, et bien longue la voix du cor: à trente grandes lieues on l’entendit faire écho.

*

Voix: Charles l’entendit et toute son armée;

Charles: "Nos hommes ont bataille."

Ganelon: "Qu’un autre l’eût dit, cela eût paru grand mensonge."

Voix: Le comte Roland, à grand peine et grand effort, à grande douleur, sonne de son olifant. Et de sa bouche jaillit le sang clair, et de son front la tempe se rompt: mais le son du cor qu’il tient se répand très loin. Charles l’entend, au passage des ports, Naimes l’entend et tous les Français l’écoutent.

Charles: "J’entends le cor de Roland; il n’en sonnerait pas, s’il n’était en pleine bataille!"

Ganelon: "Il n’y a pas de bataille. Vous êtes déjà vieux, tout blanc et tout fleuri, et de telles paroles vous font ressembler à un enfant. Vous connaissez bien le grand orgueil de Roland; c’est merveille que Dieu le souffre si longtemps. Déjà il a pris Noples sans votre ordre. Les Sarrasins firent une sortie et livrent bataille au bon vassal Roland; il fit laver les prés avec de l’eau pour effacer les traces de sang, afin qu’il n’y parût plus rien. Pour un seul lièvre il va cornant toute une journée; aujourd’hui il se livre à quelque jeu devant ses pairs. Qui donc sous le ciel oserait lui offrir la bataille? Chevauchez donc! Pourquoi vous arrêter? La Grande Terre est très loin devant nous!"

Voix: Roland à la bouche sanglante, et de son front la tempe s’est rompue; il sonne de l’olifant avec douleur, avec angoisse. Charles l’entend, et ses Français aussi.

Charles: "Ce cor à longue haleine."

Le duc Naimes: "C’est qu’un baron y met toute sa peine! J’en suis sur, on livre bataille. Celui-là a trahi Roland, qui vous de vous dérober! Armez-vous, criez votre cri de guerre, et secourez votre noble maison. Vous avez assez entendu la plainte de Roland."

Voix: L’empereur a fait sonner tous ses cors: les Français mettent pied à terre, ils s’arment de hauberts et de heaumes, et d’épées ornées d’or; ils ont de beaux écus et des épieux grands et solides, des gonfanons blancs, vermeils et bleus. Tous les barons de l’arme remontent sur leurs destriers; ils piquent des éperons avec ardeur, tant que durent les défilés. Pas un qui ne dise à l’autre: "Si nous voyions Roland avant qu’il ne soit mort, avec lui nous donnerions de grands coups!" Mais à quoi bon! Ils ont trop tardé.

*

Voix: L’après-midi et la journée sont lumineuses: sous le soleil reluisent les armures; les hauberts et les heaumes flamboient, et de même les écus de fleurs peintes, et les épieux et les gonfanons dorés. L’empereur chevauche en grande colère, et avec lui les Français dolents et courroucés; pas un seul qui ne pleure douloureusement, et qui pour Roland n’ait grand peur. Le roi faut saisir le comte Ganelon, et il le livre aux gens de sa cuisine. Il appelle leur chef nommé Bégon:

Charles: "Garde-le-moi, dit-il, comme on doit faire d’un tel félon. Il a trahi ma maison."

Voix: Bégon le reçoit en sa garde, et met auprès de lui cent compagnons de la cuisine, des meilleurs et des pires; ils lui arrachent la barbe et la moustache, chacun lui donne quatre coups de son poing; ils le battent durement à coups de bûches et de bâtons, ils lui mettent une chaîne au cou, et l’attachent comme ils feraient d’un ours, puis le placent ignominieusement sur un cheval de somme. Ils le gardent jusqu’au moment où ils le rendront à Charles.

Hauts sont les monts et ténébreux et grands, profondes les vallées, rapides les torrents! Les clairons sonnent, en avant et en arrière de l’arme, et tous répondent, à l’appel de l’olifant. L’empereur chevauche en grande fureur, et les Français sont courroucés et dolents. Pas un qui ne pleure et se lamente; ils prient Dieu pour qu’il sauve Roland, jusqu’à ce qu’ils arrivent au champ de bataille, tous ensemble. Alors, tous avec lui, ils frapperont ferme. Mais à quoi bon? Tout cela ne sert à rien: ils ont trop tardé, ils ne peuvent arriver a temps.

Plein de courroux chevauche le roi Charles; sur sa broigne s’étale sa barbe blanche: avec ardeur, tous les barons de France éperonnent leurs chevaux. Pas un seul qui ne se lamente de n’être pas auprès de Roland, le capitaine, qui lutte avec les Sarrasins d’Espagne. Il est si gravement blessé qu’à mon avis il n’y survivra pas. Mais Dieu, quels hommes sont les soixante qui restent avec lui! jamais roi ni capitaine n’en eut de meilleurs.

*

Voix: Roland sent que la mort est proche pour lui: par les oreilles sort la cervelle. Pour ses pairs, il prie Dieu, il le prie de les appeler; pour lui-même, il prie l‘ange Gabriel. Il prend l’olifant, pour être sans reproche, et Durendal, son épée, dans l’autre main. Plus loin qu’un arbalète ne peut tirer un carreau, sur la terre d’Espagne, il va en un guéret; il monte sur un tertre; là, sous deux beaux arbres, il y a quatre perrons, faits de marbre; sur l’herbe verte il est tombé à la renverse: là il s’est évanoui, car la mort lui est proche.

Hauts sont les monts et très hauts les arbres. Il y a là quatre perrons de marbre, luisants. Sur l’herbe verte, le comte Roland se pâme. Or un Sarrasin le guette: il a contrefait le mort et gît parmi les autres. De sang il a souillé son corps et son visage. Il se dresse et accourt. Il était beau, vaillant et de grand courage; son orgueil le pousse à entreprendre ce qui sera sa mort; il saisit Roland, sa personne et ses armes et s’exclame: "Il est vaincu le neveu de Charles! Épée que voici, je vais l’emporter en Arabie!" Comme il le tirait, le comte reprit quelque peu ses sens.

Roland sent qu’on lui prend son épée. Il ouvre les yeux et lui dit:

Roland :"Tu n’es pas des nôtres, que je sache! Culvert de païen, comment as-tu ose porter sur moi la main, soit à droit, soit à tort? On ne l’entendra pas dire sans te tenir pour fou. Mon olifant en est fendu au pavillon! Le cristal et l’or en sont tombés!"

Voix: Il tient l’olifant, que jamais il ne voulut abandonner, et frappe sur le heaume gemmé d’or: il brise l’acier, la tête et les os. Les deux yeux il les lui a fait jaillir de la tête. Devant ses pieds il l’a abattu, mort.

Roland sent qu’il a perdu la vue, et, sur ses pieds, tant qu’il peut, il s’évertue; sur son visage, la couleur a disparu. Devant lui est une pierre bise; dix coups il lui porte avec désespoir et rage. L’acier grince, il ne se brise ni s’ébrèche.

Roland: "Eh! dit le comte, sainte Marie, à l’aide! Eh! Durendal, ma bonne épée, en quel malheur êtes-vous? Puisque je meurs, de vous je n’ai plus charge. Tant de batailles grâce à vous j’ai gagnées en rase campagne et conquis de si vastes terres que gouverne Charles à la barbe chenue! Que personne ne vous possède qui soit capable de fuir devant un autre! Un bon vassal vous a longtemps tenue. Jamais la sainte France n’en aura de tel!"

Voix: Roland frappe au perron de sardoine, l’acier grince, il ne se brise ni ne s’ébrèche. Quand il vit qu’il ne pouvait la briser, il se mit à la plaindre en lui-même:

Roland: "Eh! Durendal, comme tu es belle! et claire! et blanche! Au soleil comme tu luis et brilles! Charles était aux vaux de Maurienne, quand du ciel Dieu lui manda par son ange de te donner à un comte capitaine: alors il m’en ceignit, le noble, le grand roi! Par elle je lui conquis l’Anjou, la Bretagne; par elle je lui conquis le Poitou et le Maine; par elle je lui conquis la franche Normandie; par elle je lui conquis la Provence et l’Aquitaine, et la Lombardie et toute la Romagne. Par elle je lui conquis la Bavière et toute la Flandre et la Bourgogne et toute la Pologne, et Constantinople, dont il reçut l’hommage, et la Saxe où il fait ce qu’il veut; par elle je lui conquis l’Ecosse, l’Islande, l’Angleterre, qu’il tenait pour sa chambre; par elle je lui conquis tant et tant de pays que tient Charles à la barbe blanche. Pour cette épée j’ai douleur et souci: mieux vaut la mort que la voir rester aux païens! Dieu, notre Père, ne laissez pas la France subir cette honte!"

Voix: Roland frappa contre une pierre bise. Il en abat plus que je ne sais vous dire. L’épée grince mais ne s’ébrèche ni ne se brise. Vers le ciel elle a rebondi. Quand le comte voit qu’il ne la brisera pas, tout doucement il la plaignit en lui-même:

Roland: "Eh! Durendal, comme tu est belle et sainte. En ton pommeau d’or il y a quantité de reliques, une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile, des cheveux de monseigneur saint Denis, du vêtement de sainte Marie: il n’est pas juste que des païens te possèdent; des chrétiens doivent assurer votre garde. Ne tombez entre les mains d’un couard! Par vous j’aurai conquis de fort vastes domaines que détient Charles à la barbe fleurie. L’empereur en est puissant et riche."

Voix: Roland sent que la mort l’envahit, que de sa tête elle lui descend sur le cœur. Jusque sous un pin il est allé courant, et il s’est couché sur l’herbe verte, face contre terre. Sous lui, il met épée et l’olifant. Il a tourné sa tête du côté de la race païenne: il a fait cela parce qu’il veut vraiment que Charles dise, et aussi tous les siens, que, le gentil comte, il est mort en conquérant. Il bat sa coulpe à faibles coups et souvent. Pour ses péchés, il tend vers Dieu son gant.

Roland sent que son temps est fini; face à l’Espagne, il est sur un tertre escarpé. D’une de ses mains il s’est mis à frapper la poitrine:

Roland: "Dieu, par ta grâce, mea culpa pour mes péchés, les grands et les petits, que j’ai faits depuis l’heure où je naquis jusqu’à ce jour, où me voici abattu."

Voix: Il a tendu vers Dieu son gant droit. Les anges du ciel descendent vers lui.

Le comte Roland est étendu sous un pin; puis il a tourné son visage vers l’Espagne. Il se prit à se souvenir de maintes choses, de tant de terres qu’il a conquises, le vaillant, de douce France, des hommes de son lignage, de Charlemagne, son seigneur, qui l’a nourri. Il ne peut s’empêcher d’en pleurer et d’en soupirer. Mais il ne veut pas se mettre lui-même en oubli, il bat sa coulpe et demande à Dieu pardon:

Roland: "Vrai père, qui jamais ne mentis, qui ressuscita saint Lazare d’entre les morts, préserva Daniel des lions, préserve mon âme de tous périls, pour les péchés que j’ai faits dans ma vie!"

Voix: Son gant droit il l’a offert à Dieu; saint Gabriel l’a pris de sa main. Sur son bras il tenait sa tête inclines; les mains jointes, il est allé à sa fin. Dieu lui a envoyé son ange Chérubin et saint Michel du Péril; en même temps qu’eux arriva saint Gabriel; ils portent âme du comte en paradis.

 

 

Roland au combat

La trahison

Roland sonne de l'olifant

Roland frappe le Sarrazin

Mort de Roland

Questions sur le texte:

  1. Quelles valeurs, quelles qualités sont attribuées à Roland ? Ses ennemis les possèdent-ils ?
  2. Pourquoi Roland s'adresse-t-il à Dieu avant de mourir ?
  3. Quels sont les faits incroyables du texte ? En quoi contribuent-ils à magnifier le héros ?
  4. Identifiez les répétitions. Quel est le rôle de ces répétitions ?

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